Cinéma

La programmation dans les salles art et essai aux Etats-Unis : état des lieux

Date: 04/05/2010



La programmation dans les salles art et essai aux Etats-Unis

Le magazine américain Cinéaste de ce printemps 2010 consacre un dossier sur la programmation de films de répertoire en Amérique du nord et le rôle que jouent les cinémathèques d’art et d’essai. Ces salles représentent le second marché de la diffusion des films français sur le territoire américain et elles travaillent toutes en étroite collaboration avec les services culturels de l’Ambassade de France ainsi qu’avec les distributeurs, vendeurs et archives de films en France et aux Etats-Unis.

Le magazine a interviewé plus d’une quinzaine de programmateurs pour connaître leur opinion sur les évolutions technologiques et habitudes du public, et les conséquences éventuelles en termes de fréquentation et de programmation. Malgré les profonds changements technologiques et les nouvelles habitudes de visionnage (DVDs, Vidéo à la demande en ligne et par le câble), cette enquête révèle que ces cinémathèques (qu’elles soient dans des musées, sur des campus, indépendantes ou rattachées à des centres culturels plus importants) continuent de jouer un rôle important, bien que parfois précaire.

Cinéaste a interrogé une quinzaine de programmateurs de différents horizons travaillant dans des institutions réparties dans tous les Etats-Unis tels que James Quandt (Cinémathèque Ontario à Toronto), Richard Peña (Film Society du Lincoln Center à New York), John Ewing (Cleveland Cinemathèque dans l’Ohio), Marie Losier (French Institute Alliance Française de New York), Adam Sekuler (Northwest Film Forum à Seattle), et bien d’autres.

En ce qui concerne les formats de projection, les programmateurs sont tous unanimes : tous les films qu’ils programment sont montrés dans leur format d’origine, soit, pour tous les films réalisés avant l’avènement du numérique, en copie 35mm. Rares sont ceux qui dérogent à cette règle. Comme le relève John Gianvito (ancien programmateur de Harvard Film Archive) montrer les films en DVD reviendrait à la même chose que demander aux gens de voir des affiches de tableaux de grands peintres dans un musée. Ils sont aussi unanimes en ce qui concerne la qualité des copies qui leur sont proposées depuis une dizaine d’années. Depuis l’avènement du DVD, et maintenant du Blue-Ray, et la mise en ligne de contenu qui exigent du matériel de bonne qualité, de nombreux studios et distributeurs (Janus Films est notamment cité) tirent de nouvelles copies et font un travail de fond pour la restauration des films. Ces professionnels ont donc accès a beaucoup plus de bonnes copies que dans le passé et ils s’en félicitent.

La distribution vidéo et la VOD rendent-ils le travail des cinémathèques obsolète ? John Gianvito et James Quandt soulignent le caractère démocratique de la distribution en vidéo permettant l’accès au films indépendants, étrangers et de répertoire à un public beaucoup plus large que celui que les projections en salle peuvent atteindre. Ils s’en réjouissent mais soulignent que ce type de visionnage ne peut remplacer les projections en salle et en 35mm. De leur côté, Bruce Goldstein (Film Forum à New York), Richard Peña, John Ewing et Jim Healy (George Eastman House in Rochester, Etat de New York) expliquent que les nouveaux modes de consommation des images ont entraîné un nouvel engouement pour le cinéma. Ces modes aident, d’après eux, à cultiver et à éduquer le public qui est alors mieux informé et intellectuellement mieux préparé à venir voir des films en salle. Les programmateurs sont aussi nombreux à souligner que si beaucoup de films classiques sont disponibles en DVD, le public n’hésite pas à venir les découvrir en salle lorsqu’ils sont programmés (c’est le cas, par exemple, de « La Règle du Jeu » qui a très bien marché lorsque Janus l’a ressorti sur nouvelle copie alors qu’il est disponible depuis de nombreuses années en DVD). Plusieurs professionnels – David Schwartz (Museum of Moving Images de New York) et Lawrence Kardish (MoMa) soulignent que le public des salles art et essai recherche une expérience communautaire et le plaisir particulier que l’on trouve à regarder des films sur grand écran et sur pellicule. Enfin, comme l’avait expliqué Dave Kehr, journaliste au New York Times, contrairement aux idées reçues, beaucoup de films ne sont pas disponibles en DVD, les changements technologiques entraînant en quelque sorte la « disparition » de certains films (beaucoup de films disponibles en VHS n’ont pas été ré-édités quand le DVD s’est généralisé). L’avènement de la vidéo et de la VOD n’a donc pas forcément que des effets négatifs sur les projections en salles art et essai. D’ailleurs Bruce Goldstein (Film Forum, New York) et David Schwartz mettent en avant le fait que les cinémathèques se portent plutôt bien en ce moment. Bruce Goldstein parle d’âge d’or de la cinéphilie et David Schwartz rappelle que le Museum of the Moving Image (à New York à quelques minutes de Manhattan dans le Queens) et la Film Society of Lincoln Center ouvriront bientôt tous les deux des salles supplémentaires.

Ces professionnels sont cependant réalistes. Ils reconnaissent tous que c’est un métier difficile (il est bon d’ailleurs de rappeler que toutes leurs salles sont à but non lucratif et fonctionnent grâce à des levées de fonds privés). Ils se questionnent aussi sur l’avenir des cinémathèques et les projections en 35mm. Pour certains programmateurs les projections sur grand écran seront moins recherchées par le public quand la transformation du rapport à l’image sera complète et que pour les nouvelles générations la taille de l’écran n’aura plus aucune importance. Cela entraînera la réduction du nombre de salles ce qui engendrera un déclin du nombre de nouvelles copies disponibles (les studios ayant moins de demandes) et les prix risquent alors de devenir trop élevés pour les salles art et essai… un cercle vicieux. Pour d’autres programmateurs, il faudra que leurs jeunes collègues programmateurs s’adaptent aux nouvelles technologies. La haute définition et le numérique sont une réalité économique incontournable comme le rappel Kent Jones (ancien programmateur à la Film Society of Lincoln Center et Directeur exécutif de la World Cinema Foundation de Martin Scorcese).

Dans ce contexte, les programmateurs jouent les rôles d’historiens du cinéma et d’éducateurs, pour reprendre les termes utilisés par Richard Peña. Tous les professionnels soulignent la nécessité de faire (re)découvrir des films et des cinématographies peu ou moins connus, mais aussi les grands classiques que les jeunes générations n’auront pas encore vus. Haden Guest (Harvard Film Archive) insiste particulièrement sur le besoin d’élaborer une programmation intelligente et intelligible pour son public, mais aussi une programmation en phase avec l’identité de la salle. Il met en avant l’importance des notes de programmes et de l’intervention de réalisateurs ou d’experts pour la présentation de films. C’est aussi, d’après Tom Vick (Smithsonian Institution, Washington), Dylan Skolnick (Cinema Arts Center, Long Island, New York) et Gary Meyer (co-directeur du Telluride Film Festival, dans le Colorado, et co-fondateur de Landmark Theaters, chaîne nationale) ce qui encourage le public à sortir de chez lui pour aller au cinéma. De son côté, John Gianvito parle même du programmateur en tant qu’artiste et explique, comme le fait aussi Kent Jones, que le type de programmes élaborés par un individu et l’identité qu’il se forge au cours de sa carrière est aussi ce qui attire le public dans une salle de cinéma et le fidélise.

Tous les programmateurs interviewés sont ‘auteuristes’ et préfèrent de loin les monographies aux cycles thématiques qui ont, d’après eux, beaucoup moins de succès auprès du public. Ils sont dans l’ensemble peu enclins (la Film Society of Lincoln Center est un des seuls) à présenter des cycles dédiés à un pays ou une région du monde, sauf quand une cinématographie nationale est particulièrement intéressante à une période bien précise (le renouveau actuel du cinéma argentin ou roumain par exemple).

Etant donné que relativement peu de films récents indépendants et étrangers sortent aux Etats-Unis, et que, quand c’est le cas, cela concerne relativement peu de villes, nombreux sont les programmateurs qui montrent des films récents dans des lieux traditionnellement dédiés au cinéma de répertoire. Les salles art et essai se lancent davantage dans la sortie salle des nouveaux films, tel que le fait Film Forum depuis de nombreuses années. Ainsi le MoMA s’est lancé dans la sortie de quelques films depuis un an ou deux et la Film Society of Lincoln Center compte faire la même chose avec ses nouvelles salles. La George Eastman House et le Northwest Film Forum programment aussi sur quelques jours des films qui n’ont pas fait de sortie commerciales à Rochester ou Seattle.

Côté audience, John Ewing, Richard Peña et James Quandt soulignent que le public est beaucoup moins curieux qu’avant et plus conservateur dans ses choix.  Tous sont d’accord pour dire qu’ils ont un public fidèle, souvent plutôt âgé, et que le reste de leur audience dépend surtout des films qui sont programmés. Ils notent tous cependant l’existence d’un public plus jeune, courageux et curieux de découvrir à la fois les classiques et des films plus expérimentaux. Le public dépend aussi beaucoup du lieu de programmation. Richard Peña remarque par exemple que la base de son public est plutôt âgée en raison de la situation géographique du Walter Reade (dans l’Upper West Side à Manhattan). Bruce Goldstein souligne la présence d’un public plus jeune le soir, le Film Forum étant situé entre Soho et Greenwich Village, près de la New York University.

Addendum sur les formats de projection : les salles arts et essais sont équipées en matériel vidéo, mais les films sont très rarement, voire jamais, projetés dans ce format. Par contre, à ce jour aucune d’entre elles n’est équipée pour les projections en numérique. Le Museum of the Moving Image, en pleine rénovation, ouvrira début 2011 deux salles dont l’une pourra montrer de la 3D. Les deux salles en construction de la Film Society of Lincoln Center pourront aussi accueillir des projections dans tous les formats et seront donc équipées pour des projections en numérique. Il en va de même pour les nouvelles salles du complex Bell Lightbox qui accueilleront la Cinémathèque Ontario. James Quandt rappelle tout de même que la Cinémathèque pourra continuer à projeter les films en 70mm !

Conclusion :
Le format 35mm reste le moyen privilégié et souvent exclusif des projections dans les salles arts et essais américaines. Ces salles continuent de jouer un rôle privilégié dans le maintien de la cinéphilie américaine, l’émergence de nouvelles générations de cinéphiles et la diffusion de films étrangers, notamment français, sur le territoire américain. La production de nouvelles copies de films et de versions restaurées reste un souci majeur dans les choix de programmation de ces salles.

Delphine Selles


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