Paysage Audiovisuel

Aereo vs broadcasters : Le procès qui divise l’audiovisuel américain

Date: 06/05/2014

Aereo

Depuis de deux ans, le monde de l’audiovisuel américain est divisé entre partisans et détracteurs d’Aereo, le service de streaming TV. Le débat concerne directement à la fois les broadcasters, les câblo-opérateurs, les constructeurs TV, les box (Roku, Apple TV) ou les nouveaux devices, les géants du cloud (comme Google, Dropbox etc.) et bien sûr les téléspectateurs américains…

Comment une start-up née il y a à peine deux ans peut-elle affecter tous ces acteurs ? Le principe d’Aereo semble simple : cette plateforme Internet permet aux téléspectateurs de regarder les chaînes hertziennes américaines sur leurs ordinateurs, tablettes et smartphones.

Dès 2012, l’affaire a été portée en justice par les chaînes dont le signal est retransmis sur Aereo. C’est maintenant à la Cour Suprême de trancher.

1-     Contexte

Fondée en 2012, la start-up permet à ses abonnés de regarder via Internet, en direct ou en différé, les programmes télévisés des chaînes hertziennes : les networks comme ABC (groupe Disney, Media Network), Fox, NBC Universal, CBS, CW et PBS, mais aussi une vingtaine de chaînes locales (à New York par exemple : NY life, Cuny TV, Movies !, Telemundo …). Les téléspectateurs peuvent normalement recevoir gratuitement ces chaînes sur leur poste de télévision via les antennes râteaux individuelles. Ces chaînes sont aussi disponibles dans les offres basiques des câblo-opérateurs qui paient cher l’autorisation de les retransmettre. Aereo, en revanche, n’a rien négocié avec les chaînes terrestres en question qui ont dès 2012 porté l’affaire en justice.

Après une longue bataille juridique, le cas est arrivé à la Cour Suprême qui a entendu les arguments des deux parties le 22 avril dernier.

2-     Fonctionnement d’Aereo

Aereo propose une technologie pour capter le signal hertzien (gratuit et non crypté) émis par les stations locales pour voir les programmes en direct ou les enregistrer dans un cloud (espace de stockage dans des serveurs informatiques distants accessible via Internet) et les regarder plus tard. Le système est localisé, comme le sont les stations qui relaient les networks aux Etats-Unis. Si l’utilisateur a souscrit à Aereo dans l’Etat de New York (donnée vérifiée lors de l’inscription avec la carte de crédit), il ne pourra avoir accès qu’aux programmes diffusés sur les chaînes terrestres distribuées à New York.

Pour regarder les programmes retransmis via Aereo, il suffit d’aller sur le site aereo.com, de payer un abonnement de 8$ par mois puis de naviguer sur plateforme. Nul besoin de brancher une box, ou une antenne : « Avec Aereo, vous pouvez regarder la TV en direct via une mini antenne à distance que vous contrôlez par Internet depuis la maison ou n’importe où dans votre zone de couverture », peut-on lire sur le site Internet. Cela fonctionne sur ordinateurs (PC ou Mac), sur les tablettes, les smartphones, et sur les TV connectées avec Apple TV ou Roku.  La plateforme est très simple d’utilisation : une grille de programmes permet de choisir ceux que l’on veut regarder en direct ou enregistrer sur son cloud.

Aereo a d’abord été lancé à New York. Aujourd’hui la start-up s’est largement développée : il est possible d’avoir accès à la plateforme et donc aux programmes des chaînes hertziennes dans 10 principales villes américaines. La start-up annonce sur son site que bientôt les habitants de 19 villes pourront profiter de ses services.

Aereo a levé pas moins de 34 millions de dollars en janvier dernier, ce qui porte à 97 millions de dollars le montant des fonds levés par la start-up depuis sa création.

Un mois plus tard, en février dernier, les chaînes de télévision remportaient leur première victoire juridique sur Aereo : un juge de l’Utah a ordonné l’interdiction du service dans huit Etats américains, le Colorado, le Kansas, l’Oklahoma, le Nouveau-Mexique, l’Utah le Wyoming, l’Idaho et le Montana.

3-     Au cœur du débat : l’avenir de la télévision et du cloud

On pourrait croire que c’est une aubaine pour les chaînes hertziennes d’être diffusées plus largement (c’est l’avis de Jim Edwards dans le Business Insiders ou d’Al Lewis dans le Wall Street Journal). Il n’en est rien, car ces chaînes, de fait, ne sont pas vraiment gratuites pour une grande partie des Américains qui préfèrent les regarder via les offres payantes des câblo-opérateurs. Ces derniers paient d’importants droits de retransmission. Si la Cour donne raison à Aereo, seront-ils toujours d’accord pour payer ces droits ? Il s’agirait d’un manque à gagner très important pour les chaînes hertziennes.

La situation est préoccupante aussi pour les câblo-opérateurs qui risquent de perdre une part essentielle de leur offre basique alors que le phénomène du cord-cutting se poursuit : de nombreux téléspectateurs renoncent à leur abonnement au câble pour se tourner vers des programmes diffusés en ligne – notamment sur les plateformes de streaming comme Netflix ou Amazon, mais aussi vers Aereo qui complète parfaitement les offres de films et de séries avec les chaînes généralistes que sont les networks.

Pour ses détracteurs, en reprenant – et en offrant la possibilité de stocker – les programmes sans avoir payé le moindre droit de retransmission, Aereo enfreindrait le Copyright Act. Si les anti-Aereo affirment que la start-up vole les programmes TV, celle-ci considère que les consommateurs n’en font que des copies privées. Pour preuve, chaque abonné se voit attribué une mini-antenne individuelle (à distance) pour capter le signal hertzien de la station locale – d’où l’importance de l’aspect géo-localisé de l’offre. Cette mini-antenne peut être assimilée à l’antenne râteau traditionnelle individuelle. Quant au DVR virtuel, c’est une zone de stockage individualisé dans le cloud. Il rend le même service qu’une cassette VHS.

Pour le CEO d’Aereo, Chet Kanojia, il ne s’agit donc pas là d’un nouveau concept. Il a bon espoir que « la justice préservera le droit des consommateurs à avoir accès à la télévision hertzienne en utilisant une antenne individuelle, à utiliser un DVR pour enregistrer pour lui-même (personal recording) des programmes qu’il pourra ensuite regarder sur le support (device) de son choix ». Il considère que « les chaînes demandent à la Cour d’empêcher les consommateurs d’utiliser le cloud pour avoir accès à une antenne et à un enregistreur de notre temps. Elles demandent cela à la Cour (…) pour protéger un business model dont le succès repose sur l’élimination de la mise en concurrence et l’impossibilité pour le consommateur de choisir l’offre qu’il préfère. Les chaînes ne devraient pas tenter de s’appuyer sur le Copyright Act pour défendre ce qu’elles pensent être le business model le plus lucratif pour elles, aux dépens des consommateurs. » (Voir l’interview de Chet Kanojia).

Les associations de consommateurs soutiennent la position d’Aereo (The Consumer Federation of America and Consumers Union). D’ailleurs Aereo tente de mobiliser l’opinion publique et a lancé une campagne sur un site Internet intitulé « Protect My Antenna .org ». On y trouve les arguments pro-Aereo développés de façon très pédagogiques ainsi que les déclarations de soutien (« Opinions » et « Amicus Briefs ») des différents acteurs du secteur.

4-     Le débat divise le secteur audiovisuel

Aereo a des alliés de poids, notamment, les acteurs de l’économie numérique comme Yahoo ! Google, Facebook, Microsoft qui font partie de la Computer & Communications Industry Association (CCIA) car en filagramme sont posées  les questions liées au cloud. L’interdiction d’Aereo et de son DVR virtuel (dans le cloud) risquerait de mettre en péril l’industrie naissante du cloud.  L’enjeu va bien au-delà de la question de l’avenir de la télévision.

L’administration Obama a elle pris position contre Aereo. Le bureau du Solicitor General (Conseiller du Ministre de la Justice) a en effet présenté un Amicus Brief (argumentaire de soutien juridique) d’une quarantaine de pages à la Cour Suprême en faveur des chaînes. Mais il est bien spécifié dans ce Brief (page16) que reconnaître l’illégalité d’Aereo ne devrait pas « remettre en question la légitimité des entreprises qui utilisent Internet pour offrir aux consommateurs de nouvelles solutions pour stocker, écouter ou regarder les copies des œuvres qu’ils ont légalement acquises. »  C’est aussi la position d’autres acteurs comme Cablevision, un important câblo-opérateur qui a récemment lancé son système d’enregistrement dans le cloud. Pour l’entreprise, certes Aereo « vole les programmes TV », mais il est essentiel que la Cour Suprême ne prenne pas une décision qui risquerait de mettre en cause sa propre technologie basée sur le cloud.

Parmi les opposants à Aereo, aux côtés des broadcasters, on trouve les principaux câblo-opérateurs, les syndicats des talents de la télévision ainsi que les studios (au nom du droit d’auteur), ou encore les leagues sportives qui monnaient très cher les retransmissions de matchs.

Finalement, cette scission dans l’industrie audiovisuelle n’est pas sans rappeler celle que l’on avait observée au moment des débats sur SOPA et PIPA. Si ces projets de loi ont été reportés, il faudra bien que la cour suprême tranche sur le cas d’Aereo.

Le verdict est attendu pour juin 2014.

Conclusion

L’affaire Aereo fait autant de bruit dans le monde audiovisuel américain parce qu’elle est au coeur d’importants enjeux actuels : le cord cutting (le fait de résilier son abonnement au câble) ;  les questions liées à la bande passante nécessaire pour le streaming sur Internet et pour laquelle la neutralité du Net est remise en cause par la FCC ;  les technologies des télévisions connectée, box et autres devices ; le Copyright Act, dont la réforme est régulièrement reportée depuis le tollé provoqué par les débats sur SOPA et PIPA.

L’affaire peut rappeler le conflit qui a opposé France Télévisions et PlayTV, le service français de streaming TV sur Internet qui diffuse en direct plus de 50 chaînes et qui revendique 30 % du marché de la télévision en temps réel sur Internet en France (2,5 millions de visiteurs uniques mensuels). Il faut cependant souligner que PlayTV est gratuit (financé par la publicité), et ne permet pas l’enregistrement de programmes – simplement la catch-up ou replay (en revoyant sur des sites comme Pluzz.fr). Saisi en 2013, le CSA avait accordé à PlayTV un délai pour lui permettre « d’assurer la mise en conformité de ses activités, tout en rendant possible qu’entre-temps les conditions requises pour la diffusion de programmes publics soient élargies et incluent alors, le cas échéant, une contribution compensatoire du bénéficiaire d’une telle diffusion ». PlayTV a depuis instauré un système d’abonnement (gratuit) obligatoire pour les utilisateurs du site, afin de pouvoir invoquer la loi de 1986 qui instaure pour les distributeurs (donc PlayTV) une obligation de reprise, dite de «must carry», des chaînes publiques.

Il sera intéressant, dans ce contexte, de connaître la décision de la Cour Suprême aux Etats-Unis.

Pervenche Beurier

Sources:

https://aereo.com/about

http://www.protectmyantenna.org/

AEREO CEO: Our Investors Can Kiss $97 Million Goodbye If The Supreme Court Rules Against Us, Business Insider, 27 mars 2014

Obama administration sides against Aereo, CNN Money, 4 mars 2014

Aereo, le « voleur de signal TV » qui affole les grandes chaînes américaines, La Tribune, 14 octobre 2013

Why It Would Be A Disaster If The Supreme Court Banned Aereo, Business Insider, 22 Avril 2014

Aereo Shines With Limited Live TV on the Go, Wall Street Journal, 18 juillet 2012

Who Stands to Gain From the TV Networks Vs. Aereo? , Wall Street Journal, 27 avril 2014

Supreme Court Conflicted on Legality of Aereo Online Video Service, Wall Street Journal, 22 avril 2014

Amicus Brief de l’administration Obama (du bureau du Solicitor General)

Règlement de différend opposant la société Playmédia à France Télévisions, CSA, 30 juillet 2013

PlayTV

PlayTV.fr vs France Télévisions : Touche pas à mon flux TV !, zdnet.fr, 01 août 2013


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