Lecture Numerique

Les livres électroniques n’ont pas sonné le glas des librairies indépendantes qui font leur grand retour

Date: 21/01/2014

Les librairies en phase terminale ? Borders, Barnes & Nobles mortes toutes les deux ou presque ? Le triomphe d’Amazon ? Les livres numériques comme l’alpha et l’oméga de la lecture ?

Pourtant en centre-ville, à Frederick, Marlene et Tom England défient l’avenir : ils viennent d’ouvrir la librairie L’iguane Curieux. La librairie propose des livres… imprimés. Des livres de non fiction. De recueils de poèmes. Des nouvelles. Dingue, non ? Certaines personnes le pensent certainement en passant devant ce lieu.

« Je les entends dire : « une librairie ? Qui veut encore ouvrir une librairie de nos jours ? » Et Marlene d’ajouter: « Comme la porte est ouverte, je peux vous entendre vous savez ? ». Marlene ne s’est pas aventurée à l’extérieur de la librairie pour démentir les propos de cet oiseau de malheur mais si elle l’avait fait elle aurait simplement répliqué ceci : les librairies indépendantes ne sont pas mortes. En fait, dans les centres urbains, là où les communautés culturelles sont les plus denses, elles font même leur grand retour.

Dans le monde de «  l’e-récit », leur résurgence serait portée par la croissance de l’ebook qui s’est stabilisée. (…) Entre ceux qui ne peuvent pas abandonner complètement le plaisir de tourner la page, ceux dont les pratiques sont mixtes et l’anticipation des détaillants avisés qui ont inscrit leurs magasins dans la mouvance du “Buy Local” et comme lieux alternatifs au “tout connecté”…

L’association des libraires américains (American Booksellers association), représentant les librairies indépendantes, explique que si ses adhésions plafonnaient à 1600 membres jusqu’en 2008, elles viennent de croitre de 6,4 % en 2013 pour atteindre 2022 membres. Leur chiffre d’affaires a augmenté de 8 % en 2012. Et la tendance se poursuit. (…)

À l’échelle du pays, alors qu’on assiste toujours à des fermetures de libraires indépendantes en raison des difficultés du secteur, les ouvertures sont maintenant plus fréquentes que les fermetures. World, le libraire indépendant de Brooklyn, vient d’ouvrir une nouvelle antenne en lieu et place d’un vieux Burger King à Jersey City. Bookbug, à Kalamazzo, Michigan, vient de doubler sa surface. La romancière Ann Patchett, a ouvert un magasin à Nashville. Sans compter les ouvertures à St Louis, Durham, NC et ailleurs.

Comme le déclare Marlene England : « nous n’avons jamais succombé au climat de “fin du monde” », « on ne voit que les gros titres, mais il faut creuser profondément pour observer ce qui se passe réellement ».

Cette année, la résurgence des “indé” est même devenue le sujet principal du monde de l’édition. Le magazine Publisher Weekly, la bible professionnelle du secteur, nommait le mois dernier Oren Teicher, le directeur exécutif de l’American Booksellers association, personne de l’année, un honneur détenu avant lui par l’auteur de Fifty Shades of Gray de E. L James et Jeffrey P. Bezos, le fondateur d’Amazon et propriétaire du Washington Post, l’ennemi des libraires indépendants.

(…) Il y a encore 25 ans, les indépendants étaient déjà voués à disparaitre, quand Waldenbooks s’est installé dans les centres commerciaux. Puis quand Barnes et Nobles est venu avec ses fameuses sélections et ses fauteuils confortables. (…) Tout comme quand Amazon a lancé ses prix bas et ses livraisons rapides.

« Je crois que ce que nous avons vu comme la mort inévitable du commerce physique de détail était en fait une grosse exagération” déclarait Laura J. Miller, professeur de sociologie et auteur de Reluctant Capitalists : Bookselling and the Culture of Consumption.  « Les gens aiment fréquenter les boutiques physiques “Brick and Mortar” pour de nombreuses raisons, et plus particulièrement les librairies parce qu’elles offrent une expérience en plus de l’achat utilitaire ».

C’est aussi ce qui a motivé la décision de Tom England lors de l’ouverture de l’Iguane Curieux, pouvoir offrir ce « quelque chose en plus ». C’est ce qu’ils ont initié en se spécialisant dans un certain art de la vente. En ouvrant en premier lieu, un magasin de jouets très populaire le “Dancing Bear”, spécialisé dans les jouets sans batteries. (…) les ventes de Dancing Bear augmentant chaque année.

Tom England précise : «  Je pense que chacun a le désir de revenir aux choses simples. Les enfants recommencent à jouer aux jeux comme Risk. Les gens recherchent un contact physique avec ces objets. Et veulent être un peu “low-tech” ».

Les England désiraient ouvrir un second magasin de jouets, dans une autre ville, mais ils sont très attachés à leur ville et ont pris conscience qu’il s’y passait quelque chose de particulier : une renaissance, alimentée par les épiceries haut de gamme, les cafés branchés… Comme la section « Livres pour enfants » de leur magasin explosait, ils ont d’abord pensé ouvrir une librairie pour enfants.

Mais les habitants de Frederick les ont poussés à ouvrir une librairie générale pour le bénéfice de tous.  Les statistiques montrant que les ventes des librairies indépendantes repartaient à la hausse les ont convaincus. Ils ont alors fait un énorme pari en déplaçant leur magasin de jouets de la rue principale au coin de la rue et en y installant l’Iguane Curieux.

Les murs de la librairie ont une couleur chaude, des lumières cosy. Le plancher de bois blanc craque. Et ils ont enfin confié au magasin une mission supplémentaire, le partage d’une partie des bénéfices avec des organisations internationales à but non lucratif. Les ventes sont plus fortes qu’attendues.

“Nous sommes à la recherche de lieux intimes, plus petits, comme celui-ci où les livres sont choisis et respectés. C’est plus qu’une simple librairie” comme le souligne une cliente.

Ryan Young, 38 ans, vient de dépenser 130 $ de livres (livres de cuisine, livres pour enfants et des livres grand format). Elle dit tout haut ce que beaucoup d’acheteurs de livres n’oseraient pas déclarer dans une librairie indépendante : « je suis membre d’Amazon Prime et je possède un kindle. Mais rien ne remplace le plaisir de tenir un livre dans les mains ».

Young est un profil émergent plutôt favorable aux libraires indépendants : elle est une lectrice hybride. Environ 64 % des acheteurs de livres aux États-Unis préfèrent lire dans les deux formats, imprimé et digital, selon le Codex Group, qui sonde régulièrement des panels de lecteurs. (…)

Marlene England n’est pas choquée par ces remarques à propos d’Amazon : « ce n’est pas tout blanc ou tout noir. On ne doit pas se sentir coupable d’acheter des livres numériques. Nous le faisons tous. »

Les livres électroniques n’ont pas submergés la librairie comme de nombreux experts le prévoyaient il y a 5 ans. Les statistiques de l’année montrent que les ventes de livres électroniques ont augmenté de 5 % au premier trimestre comparativement à 28 % en 2012 et 159 % en 2011. « La courbe de croissance s’est stabilisée, ce qui est une bonne nouvelle pour nous » a déclaré Bradley Graham, un ancien journaliste du Washington Post, qui possède la librairie Politics and Prose, avec sa femme Lissa Muscatine.

Mais de nombreux propriétaire de librairies indépendantes, dont Graham, admettent que les livres électroniques font aussi partis de l’avenir de l’industrie du livre, c’est pourquoi ils adoptent cette technologie. En partenariat avec Kobo, un concurrent d’Amazon, Politics & Prose et d’autres librairies indépendantes vendent le reader de cette société, ainsi que des livres électroniques en contrepartie d’une perte de part de marché.

Ce partenariat n’apporte pas à la librairie un chiffre d’affaires significatif contrairement aux autres nouveaux services proposées par le magasin : les lectures quotidiennes d’auteurs, les ateliers et les conférences payantes, les voyages thématiques en lien avec le livre. Depuis peu, la boutique a ajouté la vente de bière et de vin aux événements de la librairie.

Malgré tout, pour les experts de l’édition, les libraires indépendants ont encore 5 à 10 ans de lutte pour assurer leur survie (…). Les lycéens (les clients potentiels de demain) apprécient le cartable électronique et le risque est fort qu’ils ne deviennent jamais ces clients hybrides. En outre, Amazon ne faiblit pas sur sa politique prédatrice en matière de prix, en particulier sur les Best-Sellers. Enfin, la disparition de Barnes&Nobles serait catastrophique pour l’industrie du livre…(…) « Je pense que les indépendants profitent d’un moment de répit » déclarait Al Greco, de l’université Fordham. Mais comme le souligne Tom Englands, « nous connaissons les risques et savons parfaitement où nous mettons les pieds »…

Independent bookstores turn a new page on brick-and-mortar retailing, The Washington Post, 15/12/2013 – Traduction d’Hélène Clemente, Syndicat de la librairie française

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